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CHAPITRE 1 — Avant tout cela : le gamin de la cour

PARTIE I — Avant le départ : une vie remplie, un homme debout

La personnalité native d’un fils d’ouvriers

  • j’ai grandi 66 avenue du Général Leclerc à Maisons-Alfort dans un tout petit pavillon insalubre, derrière l’immeuble.

Avant de parler de Paris, de Créteil, du Morvan et du grand saut, il faut revenir au tout premier terrain de jeu : une cour enclose, coincée entre un petit immeuble, un mur d’usine, quelques clapiers et un vieux pavillon insalubre où l’eau ne coulait pas au robinet de la cuisine – parce qu’il n’y en avait pas.
L’eau était dehors. La lumière aussi, parfois : c’était la lampe à pétrole, le charbon, la débrouille, la simplicité, l’ancien monde d’après-guerre.

Aimé, protégé, mais têtu

Fils unique, je vivais au milieu des poules, des lapins, des cris des enfants du voisinage. J’étais aimé, protégé… et déjà têtu comme une porte de grange mal fermée. Je faisais ce que je voulais, souvent sans mesurer les risques. Résultat : quelques blessures, mais jamais de larmes.
Je me souviens de mon vélo retourné, la roue qui tourne très vite, et mon pouce qui se prend dans la chaîne. Ongle noir. Arraché. Sans anesthésie. Je criais, mais je ne pleurais pas.
Puis il y a eu la morsure du caniche royal, recousu à vif. Pas de pleurs non plus.

Il faut croire que j’avais déjà cette manie de tenir bon, de ne pas flancher, même quand ça pique.

Un club avant l’heure

des responsabilités précoces

À sept ou huit ans, j’avais déjà mon club. Deux ou trois gamins que je « dirigeais ». Un début d’organisation, de responsabilité, de leadership… avant même de comprendre ce que signifiait diriger.
C’est drôle, avec le recul : aujourd’hui je n’ai aucune envie d’être chef. Mais enfant, je l’étais naturellement, presque malgré moi.
Comme si un instinct m’habitait déjà : créer du mouvement là où il n’y en a pas.

Le passage à l’HLM… et à la vraie école

La vie a changé avec le déménagement en HLM : électricité, salle de bain, confort moderne.
Mais à cette époque, j’étais considéré comme fragile. J’ai été dispensé d’école pendant des années, éduqué à domicile par ma grand-mère qui m’a appris à lire, compter, penser. Elle a été mon premier professeur, ma première alliée, mon premier repère.

Quand je suis enfin entré à l’école, tardivement, on m’a testé… et j’étais en avance.
Je suis passé direct au Certificat d’Études Primaires, reçu une année plus tôt que les autres.
Comme quoi, la fragilité n’est pas toujours là où on l’attend.

Le système scolaire… trop petit pour mon énergie

Deux années d’études commerciales plus tard, j’avais assez de comptabilité en tête pour gérer un budget, même si je n’ai jamais été comptable.
À 16 ans, j’ai quitté l’école. Pas par rejet de l’apprentissage : j’ai toujours aimé apprendre, mais pas forcément dans les cadres figés. Et surtout… j’avais envie de ma première petite Honda 50 cm³.
Elle symbolisait la liberté. Le mouvement. Le vent qui dit : « Tu peux aller où tu veux. »

La bande, les bêtises, l’appel du groupe

Comme beaucoup de jeunes des cités, j’ai vite trouvé une bande. Des copains. Des bêtises. Là, j’étais plutôt suiveur.
Mais je ne suis jamais vraiment entré dans la délinquance.
Il y avait chez moi une sorte de garde-fou intérieur, un sens instinctif du juste.

L’arrivée de la JOC : le second ancrage

Je ne sais plus comment j’ai rencontré la JOC, la Jeunesse Ouvrière Chrétienne.
Mais je me souviens du mélange étrange : le vendredi soir, j’arrivais à la réunion JOC avec une partie de la bande, un peu en retard, un peu dissipé, mais présent.
C’était ma première prise de conscience d’une chose essentielle : on peut être un jeune des cités, aimer les copains, la liberté… et réfléchir en même temps à ce qu’on veut faire de sa vie.

Le prêtre-animateur local me regardait avec une sorte d’amusement affectueux. Il m’encourageait, pas comme un professeur, mais comme un témoin du monde adulte qui dit : « Tu peux être quelqu’un de bien. La responsabilité, ça te va. »

La dimension chrétienne me parlait, mais pas de façon dogmatique. J’étais croyant sans appartenir à une église stricte.
Je crois en la vie, en la suite possible après la mort. Je suis disponible pour « après », quel qu’il soit.
Ma foi est une forme d’espérance, pas une règle.

Le travail salarié : pas vraiment fait pour moi

Avant l’armée, j’ai été coursier dans un cabinet d’agent de change. Les patrons m’aimaient bien : horaires souples, jeunesse parisienne, années 66-68… C’était une époque légère.
Mais je savais déjà que la vie de salarié en entreprise ne serait pas mon destin.
J’aimais trop agir, créer, organiser, comprendre.
J’avais besoin d’espace.

Le service militaire : une parenthèse fondatrice

Volontaire, malgré ma petite taille, j’ai voulu être « comme les autres ».
J’ai été affecté au Service des Jeunes aux Armées, dans le train.
Permis poids lourds, permis autocar, responsabilités d’animation d’un foyer pour les appelés : bar, jeux, télévision.
C’était déjà de l’organisation, du social, du relationnel.

Comme si chaque étape de ma vie me préparait à ce que je deviendrais : un homme qui relie, qui rassemble, qui crée des espaces vivants.

Le retour dans les cités : éducateur sans diplôme

De retour à la vie civile, j’ai plongé dans une mission difficile : éducateur en prévention à Villiers-Le-Bel, Arnouville, Gonesse.
Pas de diplôme.
Juste l’humain.
Le contact.
L’autorité naturelle.
Et ça a fonctionné.
Les jeunes m’écoutaient. Je leur ressemblais, quelque part.
Ils ont senti que je n’étais pas là pour faire semblant.

J’ai vécu des nuits difficiles, des journées intenses, des vacances où les chemins de montagne devenaient nos pistes d’apprentissage de l’effort. Ils me suivaient. Tous.
Peut-être par défi, peut-être par confiance.
Peu importe : on avançait ensemble.

Flamme & Joie : le premier vrai projet personnel

Après cinq ans, j’ai créé un club de loisirs pour adolescents : Flamme & Joie.
Fabriquer des bougies, aller sur les marchés, financer ses loisirs, partir en échange international : c’était l’école de la débrouille, du collectif, du projet, des rêves qui prennent forme.

En réalité, c’était déjà ma vie d’adulte en miniature :
inventer, organiser, fédérer, transmettre.