ce qui a toujours marché ne marche pas partout.
une décision peut être réfléchie, testée, réussie… et devenir pourtant irréversible par des facteurs extérieurs.
Avec le recul, ce chapitre est sans doute l’un des plus importants, car il touche à un point délicat : la confiance construite par l’expérience peut devenir un angle mort, non pas par excès d’orgueil, mais par continuité.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, je n’ai jamais été un homme qui décide sans écouter. Bien au contraire.
Depuis ma jeunesse, notamment dans les mouvements d’éducation populaire, j’ai appris à agir collectivement, à confronter les points de vue, à documenter mes choix. La JOC m’a transmis cette culture du dialogue, de l’analyse partagée, de la responsabilité assumée ensemble.
Dans mes activités professionnelles, cette méthode ne m’a jamais quitté. Lorsque j’organisais des voyages touristiques, je consultais systématiquement les participants de l’année précédente. Les jeunes bénévoles impliqués dans l’animation faisaient partie intégrante des décisions. Les projets étaient discutés, ajustés, améliorés. Nous formions une équipe, au sens plein du terme.
De même dans mon activité informatique, je n’ai jamais travaillé en vase clos. J’échangeais avec des professionnels plus expérimentés, je documentais, je comparais, je vérifiais. Ma réussite ne reposait pas sur l’intuition seule, mais sur la circulation de l’information et la confiance réciproque.
Aujourd’hui encore, cette manière de faire m’accompagne. Je lis, je collecte, je compare, je stocke, je consulte. Et désormais, j’échange quotidiennement avec l’IA comme je l’aurais fait autrefois avec des collègues ou des partenaires compétents. Pour moi, c’est une continuité naturelle.
C’est pourquoi la question mérite d’être posée honnêtement : pourquoi, cette fois-là, n’ai-je pas cherché d’avis contradictoire ?
Il ne s’agissait pas d’un choix totalement irréfléchi. Dans les tout premiers jours, j’avais même imaginé une solution intermédiaire : conserver deux points d’ancrage, Créteil et Lormes, naviguer entre les deux, tester sur plusieurs mois, préserver la possibilité d’un retour. Une forme de prudence existait.
Mais quelque chose s’est accéléré. Une énergie inhabituelle. Une impression de cohérence immédiate, comme si la décision avait déjà été longuement mûrie, alors qu’elle ne l’avait pas été dans les formes habituelles.
Il est important de le dire clairement : je ne suis pas parti à la campagne sans réflexion ni précaution. Dès le départ, j’avais imaginé une solution intermédiaire. L’idée était de tester, pas de rompre. Conserver un ancrage en région parisienne, ouvrir un point à Lormes, circuler entre les deux, évaluer sur quelques mois. Une forme de “ligne express” entre deux mondes. C’était imparfait, complexe, mais pensé comme un garde-fou.
J’en ai parlé avec mon amie. Je lui ai expliqué ma logique, mes motivations, mon envie de nature, d’espace, de paysages, sans renoncer à mon activité ni à mes clients. Elle connaissait ma façon de travailler, mon sérieux, ma capacité d’adaptation. Elle m’a fait confiance. Et pendant deux ans, elle a assumé les déplacements, les trains du week-end, les contraintes, sans se plaindre.
Les faits, au début, semblaient confirmer ce choix. Le chiffre d’affaires était bon. Comparable à celui de la région parisienne. La clientèle répondait présente, bien au-delà du Morvan. L’intégration locale se faisait. Je participais aux animations, aux initiatives collectives. Rien ne laissait penser que le sol allait se dérober.
Puis un événement est venu accélérer brutalement la bascule : un incendie nocturne dans le local que je louais. Une installation électrique dangereuse, hors normes, une fumée noire épaisse. J’ai dû appeler les pompiers avec mon portable debout sur la fenêtre, descendre par une échelle tendue par un voisin. J’aurais pu y laisser la vie.
Après cela, il n’était plus question de rester locataire dans l’insécurité. Dans l’urgence, j’ai vendu mes biens en région parisienne et acheté un ensemble magasin-habitation à Lormes, vaste, bien situé, pour être enfin “chez moi”, en sécurité. À ce moment-là, le retour en arrière devenait impossible.
C’est après cette irréversibilité que les choses ont changé. Les choix politiques locaux ont court-circuité mon activité. Un autre revendeur s’est installé dans la bourgade principale voisine. Une mission publique, financée par l’argent des contribuables, est venue concurrencer mon entreprise privée qui fonctionnait sans subvention. Ce n’était plus une question de compétence ou d’utilité, mais de contrôle, d’image, de carrière.
Mon amie, de son côté, a fini par partir. Ses enfants avaient raison. Elle avait connu un homme libre, actif, serein. Elle ne pouvait pas s’enfermer à deux dans une situation devenue sans issue. Son départ a été douloureux, mais sans doute salutaire pour elle.
Avec le recul, je ne me reproche pas d’avoir tenté l’expérience. Je me reproche seulement le lieu. Et surtout d’avoir cru que, partout, l’initiative serait protégée comme elle l’avait été ailleurs.












